Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Son corps extrême

Son corps extrême

par Régine Detambel

L’histoire commence de nuit, sur un chantier de travaux publics, en été. Un groupe d’ouvriers, jeunes marocains pour la plupart, regarde le ciel étoilé : « dix étoiles filantes à la minute, ça fait tout de même une drôle de nuit ». Quelques pages plus loin, leur histoire s’arrête, brutalement et Alice intègre alors le récit, écrasante. Dès lors, il ne sera plus question de ces ouvriers marocains. Une autre réalité se met en place, presque en décalage de la vie. En deçà d’abord, puis progressivement, au fur et à mesure, de la guérison, une autre vie se révèle. Car Alice revient de loin. Un accident de voiture la plonge d’abord dans un coma léger puis dans une longue période de rééducation qui entraîne, inévitablement, un examen profond d’elle même, un retour sur son passé, étapes incontournables pour une reconstruction de l’être.

« Telle est la mission de l’alitement forcé, faire qu’on s’arrête et qu’on regarde mieux ». Alice se souvient alors de son enfance, d’une mère dépressive qui s’est tuée sous ses yeux alors qu’elle n’avait que quelques mois, d’un frère mystique qui s’isolera dans la religion, puis d’un fils et d’un mari, devenus indifférents. En parallèle à ces incursions dans le passé qui lui redonnent vie quelque part, Alice raconte aussi sa vie à l’hôpital, les soins quotidiens, le personnel soignant, les autres malades et le long cheminement qui mène à la guérison car « La douleur n’est pas dans le corps, elle est dans la vie ». Elle va se relever, lentement, reconquérir sa vie, réapprendre à marcher, grâce à la rencontre d’un autre patient, Caire. « Pendant quelques mois, guérir est plus rapide que vieillir et même renverse la vapeur. On rajeunit […] Guérir n’est jamais une aventure solitaire et personnelle ». Sa force de résistance est là, dans les gestes quotidiens éprouvants et douloureux qu’elle effectue, inlassablement pour cicatriser, muscler et enfin lui permettre de marcher de nouveau, « elle est le pur sujet du verbe marcher ».

Le texte, à l’instar de la souffrance d’Alice et de la dépossession « momentanée » de son corps, semble d’abord brutal, asséché de toute émotion, froid et presque impénétrable. Il se lit comme un diagnostic médical, trop technique, sans douceur, comme sur la défensive. Puis, peu à peu, au fur et à mesure qu’Alice progresse dans la guérison, qu’elle se redresse et s’ouvre à la vie, le lecteur ressent comme un apaisement face au texte, il pénètre plus intimement dans le récit, ressent une émotion, de la chaleur, comme si Alice, acceptait désormais le regard qui se pose sur elle.

Véritable parcours initiatique où la mort et la maladie permettent d’appréhender la vie autrement, de prendre conscience de soi-même au-delà des choses superficielles qui faussent l’existence propre. La maladie, finalement, comme une nécessité pour devenir soi et voir enfin ce qui nous entoure sans bruit, sans effets trompeurs. La maladie, comme une expérience indispensable, nécessaire pour s’atteindre au plus près. Et se trouver, enfin, au mieux. « Qui voudrait vivre sans avoir connu l’incomparable expérience humaine que représente un isolement de deux années en centre de rééducation ? Alice y a acquis une connaissance intime de la vie tropicale des muscles et corallienne des os, son corps s’est mis en harmonie avec l’atoll, elle a bien maigri (huit kilos) et elle est plus en forme qu’au départ. En quelque sorte un corps glorieux. Dire qu’elle a vécu petitement les cinquante premières années de sa vie, de peur de se blesser, de peur du mal, des cassures, des ruptures. Mais une fois dans le fou rire de son propre destin, on y est drôlement bien. » Une belle victoire à méditer…

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 22/10/2011