Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Tango fantôme

    Tango fantôme

    par Tove Alsterdal

    A l’instar de son précédent roman, Dans le silence enterré (Rouergue, 2015), Tove Alsterdal (traduite par Emmanuel Curtil) intègre à son intrigue policière une dimension socio-historique et politique extrêmement passionnante et dense, dont le lecteur s’empare d’emblée et qui transcende le genre littéraire initial dans laquelle elle se déploie.

    Absolument passionnant, précis, convaincant de bout en bout, documenté sans être abrupt ni pesant, finement nuancé, fort d’émotions subtiles, de questionnements profonds, le roman délivre une histoire complexe et contemporaine située d’abord en Suède, intime et familiale, féminine, mais inscrite dans un contexte plus universel et liée à un passé historique glaçant, celui de la junte militaire argentine, du centre clandestin de détention l’ESMA et de l’opération Condor.

    Oscillant entre 2014 et 1978, Stockholm, Buenos-Aires et d’autres villes sud-américaines et européennes, le récit s’inscrit dans un va-et-vient mélangé, agréablement rythmé et se construit habilement, avec l’intensité d’histoires et d’époques en parallèle, qui s’interpénètrent sans cesse et au final, se rejoignent, inaliénables, tragiques et déchirantes. Obsédantes.

    Helene Bergman est architecte à Stockholm. Marié à Jocke, mère de deux jeunes enfants, elle mène une vie plutôt confortable. Si elle ne parlait plus vraiment à sa sœur aînée, Charlie, sa mort brutale vient soudainement bouleverser son quotidien et réactiver un passé familial et de profondes blessures refoulées.

    “Un enfant était l’enfant de tous, et non la propriété d’une seule personne. On n’était pas que mère ; on était aussi autre chose.”

    Abandonnées par leur mère alors qu’elles étaient très jeunes, puis dépossédées d’un père incapable de les prendre en charge seul, elles ont grandi sans parents biologiques. Le suicide troublant de Charlie entraîne Helene dans le souvenir de sa mère, portée disparue en Argentine à la fin des années 1970. En effet, cette disparition qui obsédait sa sœur depuis toujours, devient pour elle également une quête à poursuivre lorsqu’elle découvre dans les affaires personnelles de Charlie, des indices liés à l’Argentine et au passé de leur mère.

    “Mensonges blancs, mensonges noirs, vérités arrangées, Helene ne savait plus où elle en était. C’était ça le plus grand risque : oublier où était le mensonge et où était la vérité, et devoir naviguer à l’aveugle.”

    En s’efforçant de reconstituer les derniers heures de la vie de sa sœur, en s’appuyant sur les témoignages de voisins, d’amis de la défunte et même de leur père, Helene entreprend un voyage à la fois vers le passé et jusqu’en Argentine mais poursuit également une enquête plus intérieure, confrontée à ses propres tourments et questionnements.

    “La vie d’une personne ne se trouve pas dans ce qu’elle laisse derrière elle mais dans ce qu’elle choisit de cacher.”

    Elucider la mort suspecte de sa sœur, c’est aussi découvrir l’histoire intime de sa mère Ing-Marie, l’horreur des geôles de la dictature argentine puis la lutte révolutionnaire des FARC en Colombie et comprendre à quel point les sombres agissements d’une époque pourtant révolue sur un territoire lointain sont toujours une réelle menace, pour elle et sa famille, ici même en Suède.

    Imprégné d’une angoisse sourde renforcée par l’évocation des événements tragiques et effroyablement violents qui se sont déroulés en Argentine entre 1976 et 1982, le livre délivre conjointement des portraits de femmes saisissants et complexes, envoûtants et crédibles dont les choix de vie, déterminés, absolus, exclusifs, peut-être un peu fous mais libres, intriguent et interpellent, soutiennent l’ardeur et l’enthousiasme du lecteur.

    Ce livre a reçu le prix du meilleur roman policier suédois à sa parution en 2014. Il le mérite. Nettement.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 16/12/2017