Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Tokyo ville occupée

Tokyo ville occupée

par David Peace

Il faut imaginer Tokyo, au lendemain de la guerre mondiale. « Cette maudite ville ; ville d’émeutes et de tremblements de terre, ville d’assassinats et ville de coups d’Etat, ville de bombardements et ville d’incendies, ville de la maladie et ville de la faim, cette ville de la défaite, de la défaite et de la reddition. Cette satanée ville ; ville du vol et ville du viol, ville du meurtre, du meurtre et de la peste ».

En janvier 1948, dans une ville sans repères, en ruines et encore occupée, dans une atmosphère brumeuse, grise et froide, où la neige est sale et fondue, la boue omniprésente, un drame effroyable se produit. Dans cette ambiance presque irréelle et singulièrement troublante, un écrivain s’efforce, dans la tourmente, la peur et la confusion de rassembler tous les éléments relatifs au drame (un authentique fait-divers) pour approcher de la Vérité.

Mais que s’est-il réellement passé le 26 janvier 1948 à la succursale de la banque impériale de Tokyo. ? Un homme, se présentant comme le docteur Yamaguchi Jirô et dépendant du Ministère de la santé publique, informe le directeur de la banque qu’une épidémie de dysenterie s’est déclarée dans le quartier et doit procéder, à titre préventif, à une opération sanitaire. Il s’agit d’administrer à l’ensemble du personnel, un puissant antidote mis au point par les Américains, capable justement d’immuniser contre la dysenterie. 16 employés vont boire ce breuvage ; 12 vont succomber à un empoisonnement au cyanure de potassium…

Une enquête longue et difficile conduira à l’arrestation d’un homme Hirasawa Sadamichi, condamné mais innocent, masquant ainsi une réalité plus effroyable encore, liée à la guerre dans ce qu’elle a de plus ignoble. Cet empoisonnement collectif serait ainsi lié aux essais bactériologiques du Japon en Chine. En Mandchourie, plus de 3000 cobayes auraient subi les expériences des militaires nippons spécialisés dans la guerre bactériologique.

A travers un jeu très populaire à l’époque d’Edo, qui consiste à raconter des histoires de fantômes à la lueur de bougies qui s’éteignent au fil des histoires, l’écrivain recueille 12 témoignages (12 chandelles) de personnes mortes ou vivantes, qui, avant de s’éteindre définitivement donnent leur point de vue sur cette énigme d’empoisonnement collectif. Tour à tour vont se succéder, entre autres, un journaliste, une rescapée, un policier, un scientifique américain, le présumé coupable mais innocent, le meurtrier également, puis se répandre dans le roman comme un flot de pensées éparses, foisonnantes, inextricables et franchement déroutantes, voire parfois même inaccessibles au lecteur (même curieux et sans apriori).

Ces témoignages, servis par un style personnalisé, adaptés parfois à la fonction de chaque personnage (reportages, pour le journaliste, notes d’enquêtes pour le policier, ou lettres à sa femme et à sa hiérarchie pour le scientifique américain), ou alors complètement incantatoires et envoûtants, empreints de complaintes et de gémissements à la limite de l’intelligible parfois, attestent assurément du talent de l’écrivain mais aussi de la difficulté à pénétrer dans un univers aussi déconcertant et hallucinant, vraiment complexe.

Cette lecture a généré un certain malaise, de l’inconfort mais jamais de rejet ni d’exaspération. Un livre, assurément, qui se mérite, en tout cas un livre exigeant, qui demande des efforts et une lecture concentrée. Je me suis tout de même retrouvée confrontée à une force d’écriture rarement rencontrée, une construction singulière, déstabilisante, à la hauteur des atrocités d’une guerre, qu’elle quelle soit.

Dénoncer l’horreur de la guerre et se battre pour la réhabilitation d’un condamné injustement puni constituent la raison d’être du récit. Qu’il frustre le lecteur car parfois trop énigmatique, il n’a de cesse d’interpeller, d’éveiller les consciences, de susciter l’admiration finalement et de combler de bonheur le lecteur avide d’innovations stylistiques.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 10/01/2011