Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Tous les jours, Suzanne

Tous les jours, Suzanne

par La Grande Sophie

résumé

« Je vais t'écrire tous les jours, Suzanne. J'ai décidé ça ce matin. Le temps passe et je n'y peux toujours rien. Je vais t'écrire pour ne pas oublier : les Dr. Martens de ma mère, Thionville où je suis née, le Sud où j'ai grandi, Bob mon amour, mon premier Olympia, Françoise Hardy et les friands de Sylvie Vartan, mon âge… Je suis devenue celle que je voulais être, la première femme de ma famille à choisir. Je vais t'écrire mes rêves et mes désillusions. Je vais t'écrire parce que tu es encore là. Ta présence, tous les jours, Suzanne, m'a fait du bien comme les mots font du bien. Alors je prends le temps, je vais m'y tenir, c'est une promesse que je nous fais. Ce n'est pas un matin comme les autres, c'est un choix, encore un. Je t'écris, ça me sauve, c'est déjà ça. » La Grande Sophie s'adresse à « Suzanne », chanson n° 10 de son album La Place du fantôme. À travers une centaine de lettres, elle lui raconte sa détermination de fille de militants qui se rêvait en Catherine Deneuve version Peau d'âne, avec une robe couleur du temps. Plus qu'un autoportrait d'artiste, ce livre est un accès privilégié aux coulisses d'une vie de femme en quête d'une place dans le monde.

Le haricot épileptique

Avec de l’élégance, de la légèreté, de l’humour et un brin de poésie, la Grande Sophie se dévoile. Au quotidien. Et s’adresse sous forme de lettres à Suzanne, une amie imaginaire.

Une sorte d’autobiographie elliptique qui raconte des moments ordinaires, sans excès ni sensationnel mais avec une sensibilité et une fraîcheur attachantes, qui pourraient facilement nous ressembler.

A l’image de la plupart de ses chansons, elle nous fait découvrir sa fantaisie, son originalité, sa dérision. Sans jamais s’appesantir sur les épreuves de la vie, elle raconte sa carrière artistique davantage que sa vie intime mais si elles s’entremêlent çà-et-là. Ces lettres libèrent avant tout une grande générosité, beaucoup de douceur et une infime nostalgie. Elles intéressent.

« J’ai toujours souhaité être grande pour savoir ce que j’allais devenir. Maintenant que je le suis, tout me dépasse. »

Un récit sympathique, agréable à lire, bien rythmé. Si toutes les lettres n’ont pas la même intensité, elles comportent des anecdotes bien ancrées dans leur époque, expriment aussi bien l’insouciance que l’angoisse, les peurs, les choix, la musique, son industrie et le succès mesuré qu’elle lui attribue, l’enfance puis le temps qui passe, l’amour qui dure, toujours.

Des constats réalistes sur l’âge qui avance : « je n’aime pas cet âge que mon métier rend ingrat […] 50, les nouveaux arrivent, on est sur un siège éjectable ; 60 c’est bien pire […] je tiens, encore et encore. » Ou encore sur l’obligation d’avoir toujours de l’énergie et le corps endurant : « le public te veut éternellement en forme, il peut penser que c’est un caprice si tu n’es pas là ». Et sur son métier qui prend toute la place. « Je perds souvent pied, je ne sais pas trop ce qui va arriver. Je redouble de travail. »

Un retour sur le passé bien présent, sur des parents excentriques mais aussi sur des séries télévisées inoubliables, sur la chanteuse Nikka Costa ou sur le catalogue de la Redoute qui ne peuvent que réveiller les propres souvenirs de tous ceux et celles nés à la fin des années 60 ou au début des années 70 et nous faire alors frissonner de regrets beaucoup trop doux pour meurtrir. Quel plaisir !

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 14/02/2026