Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Tout est brisé

Tout est brisé

par William Boyle

résumé

Tout semble brisé dans la vie d’Erica. Seule avec son vieux père tyrannique tout juste sorti de l'hôpital, elle n'a plus de nouvelles de son fils Jimmy, un jeune homme fragile parti errer à travers le pays sans avoir terminé ses études. Mais voilà qu'après un long silence, Jimmy revient à l'improviste, en piteux état. Erica fera tout pour l'aider, décidée à mieux le comprendre et à rattraper le temps perdu. Mais Jimmy se sent trop mal à l'aise face à sa mère, dans ce quartier de Brooklyn hanté par ses souvenirs ; un profond mal de vivre que ni l'alcool ni les rencontres nocturnes ne parviennent à soulager. Erica, elle, ne veut pas baisser les bras... William Boyle revient au décor et aux personnages de Gravesend, qu’il évoque avec une mélancolie déchirante dans la veine de Fitzgerald et de Bob Dylan chantant Everything is broken.

Les premiers mots, les premières phrases de ce roman, remarquables de justesse, de précision et de détails en apparence anodins mais pétris de la douleur et de la noirceur du quotidien, saisissent d’emblée le lecteur et l’entraîne sans détours ni précaution dans une réalité âpre, mélancolique et désespérée.

Aussi, apprêtez-vous à sombrer avec les protagonistes du roman de William Boyle. Sans filet certes mais retenus par une écriture intense et vertigineuse qui offre au désespoir une beauté éblouissante et inoubliable.

« La mer était sombre, le ciel semblait l’écraser. » Erica a 50 ans. Elle vit seule à Brooklyn, dans le quartier Bensonhurst. Sa vie s’écroule. Vingt-cinq ans qu’elle est assistante de direction dans un cabinet d’urologie et « quinze ans qu’elle en avait assez ». Son mari est mort d’une tumeur au cerveau, son fils erre quelque part au Texas mais ne donne pas de nouvelles et son père, tout juste transféré de l’hôpital Lutheran, doit rejoindre le centre de rééducation St Joachim & Anne, à 10 minutes en voiture de chez elle.

« A cinquante ans, elle avait l’impression d’être centenaire. Elle avait des varices à force de travailler tout le temps debout. Sa vue avait baissé, la faute aux ordinateurs. Son taux de cholestérol était trop important bien qu’elle soit maigre comme un clou et ne se nourrisse quasiment que de légumes surgelés, de bretzels et de croûtes de pain. »

Face aux reproches de son père qui veut rentrer à la maison et effrayée par la solitude que seule la série Les Routes du paradis atténue modestement, elle fait le choix de le ramener à la maison sans avoir les moyens de payer une auxiliaire de vie. Et l’obscurité s’assombrit davantage encore.

Le retour de son fils Jimmy à New-York, « recraché sur un trottoir » fauché, alcoolique et dépressif peut-il suffire à ensoleiller l’existence d’Erica ? Le passé familial resurgit, fragilise les retrouvailles et l’apaisement souhaité.

Dans cette quête désespérée pour se retrouver, Erica et son fils vont se perdre à nouveau, glisser vers les rancœurs, le dégoût, la fatigue, le mal de vivre, l’incommunicabilité et l’intranquillité. « Il aurait voulu éprouver de l’empathie envers Erica, mais quelque chose l’en empêchait. Dès qu’elle ouvrait la bouche, quelque chose en lui se fermait. Comme si leurs sangs se repoussaient, produisant des étincelles. »

Rien ni personne ne semble pouvoir adoucir l’existence devenue sordide des deux personnages. La précarité du lieu ajoute à la peine. Les échanges entre Jimmy et sa mère sont abrupts. Même la gentillesse d’Erica est suffocante et braque, insupportable. « Je ne crois pas qu’il cherche à être méchant. Simplement, vous êtes comme deux pierres qui se heurtent l’une à l’autre sans qu’il y ait d’étincelle » commente Frank, une rencontre passagère.

Page après page, la mélancolie profonde, invalidante fige tout. Les êtres, les lieux sont broyés par la noirceur que tout instant, présent ou passé recouvre. Chaque détail, vivant ou matériel est imbibé de tristesse, de solitude.

Tout est brisé. Vraiment. Sauf l’écriture, transcendante.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 06/12/2025