Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Trois ex

Trois ex

par Régine Detambel

résumé

Créateur tourmenté et orgueilleux, August Strindberg se maria trois fois – trois unions ratées, terribles et destructrices, empoisonnées par la jalousie et la paranoïa, puis com pliquées par la pauvreté et un fort penchant pour l’absinthe. Faisant payer à ses épouses le prix de son impécu nio sité, Strindberg fit de la vie conjugale un véritable enfer, et y puisa une inspiration féroce, se vengeant à coups d’œuvres nourries d’une joie dévastatrice. Son ascension littéraire, la reconnaissance de ses pairs, son talent éclatant à la face du monde, rien ne suffit pourtant à le guérir de cette misogynie dévorante. « Trois ex » est un porte-voix offert à ces épouses aux ailes brûlées, qui relatent à tour de rôle les bonheurs et les drames de leur mariage avec le monstre sacré. Se glissant dans la peau de chacune d’elles, leur confiant les rênes de son récit, Régine Detambel incarne avec une intensité rare les emportements d’un écorché qui, parmi les premiers, mit à nu sur scène l’indocilité du désir… et les affres de la vie à deux.

Auteur incontesté de la littérature suédoise, reconnu à la fois pour son extrême misogynie et son engagement auprès de la classe ouvrière, August Strindberg incarne, avec une forte présence, le dernier roman de Régine Detambel, à travers les voix âpres et abîmées, parfois empreintes de colère, de trois femmes, ses trois épouses auprès desquelles il divorcera.

Ecrivain tourmenté, buveur d'absinthe violent, "tabassant sa nostalgie à coups de cuites", terriblement jaloux et orgueilleux, destructeur et enragé, obsédé par l'écriture de son œuvre dont il trouvera d'ailleurs l'essentiel de son inspiration dans ces expériences conjugales douloureuses et dévastatrices, il prend corps dans ce récit, de manière peu flatteuse, à la fois monstrueux et névrosé, outrancier et méprisable. Immensément seul.

"Il m'a gâché la vie. Tant que nous avons été mariés, j'ai pleuré presque tous les jours."

Noces de cuir avec la baronne Siri von Essen, Noces de plomb avec la journaliste autrichienne Frida Uhl ou Noces de feu avec l'actrice norvégienne Harriet Bosse, ces trois unions révèlent une vision sordide du couple où chacune d'entre elles s'est laissé dévorer, anéantir par l'écrivain et une rivale insurmontable, l'écriture. "Il avait envie d'écrire plus que tout au monde, les doigts déjà fous d'une faim dévorante".

Tour à tour, par ces trois voix distinctes mais que l'on pourrait confondre tant elles expriment le même enfer, le même empoisonnement, les même souffrances, Régine Detambel, laisse entendre la passion ardente progressivement violente, la jalousie maladive, les troubles paranoïaques, le désespoir, l'impossibilité d'être respectée. "Il ne pouvait aimer qu'en blessant."

Avec une langue cinglante, parfois brusque et triviale ajustée aux accès de folie, de brutalité inouïe et de solitude, d'angoisse profonde que réveille la vie à deux, elle exprime avec un art de la concision remarquable l'existence d'un écrivain instable et inquiet, d'une agressivité antiféministe viscérale.

"Il suffit d'une température constante de 37° Celsius pour pouvoir se passer définitivement de la femme sur cette terre. Alors l'homme sera émancipé. Complètement."

Une enfance sombre, une pauvreté éprouvante, un rôle de père difficile à assumer, des errances à l'étranger, le rejet de la société culturelle suédoise pour son œuvre, son opposition véhémente envers les nouvelles institutions parlementaires suédoises, sa popularité auprès des ouvriers, son expérience de peintre et d'alchimiste, et ce cancer qui le ronge jusqu'à ses funérailles nationales, l'auteure effleure son existence entière avec une vivacité enthousiasmante et curieuse, presque pittoresque et confirme que Strindberg, bien que mari épouvantable, fut aussi un écrivain génial. Encore aujourd'hui.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 13/01/2017