
Trouble
Ce roman ressemble à un drame théâtral. 6 personnages occupent la scène et selon les tableaux, le drame se raconte et se vit à travers le regard de chacun des protagonistes. Les décors sont sobres, dénués de tout artifice, comme pour ne pas dérouter le lecteur, le mener ailleurs. Comme pour traduire également l’universalité d’un drame ordinaire.
L’histoire est simple, en effet ; Marianne et Karsten mènent une existence plutôt heureuse et banale. Mariés, ils sont les parents comblés de deux filles, Elise et Henriette. Les années défilent, les soucis quotidiens se gèrent mais la relation entre deux êtres qui se sont aimés évolue, se transforme de manière indicible, perd de son éclat, s’use. « Marianne qui n’était belle que quand elle était heureuse, était devenue insignifiante » ; Karsten s’est détaché, se comporte de manière plus singulière. Peu à peu le couple se délite, sans emphase, presque en douceur. Le couple n’a plus de relations sexuelles mais continue à mener une vie ordinaire, en apparence. Puis le malaise s’éveille sourdement et finit par déranger. Marianne, avec courage, décide d’affronter avec honnêteté cette réalité et pousse Karsten dans ses retranchements pour finalement apprendre une vérité devenue inévitable : son mari a une relation adultère avec Barbara, une jeune femme rencontrée sur son lieu de travail, anodine pourtant.
A partir de ce moment, le couple commence sa lente descente aux enfers et l’auteur décrit avec une acuité remarquable tous ces petits événements, en apparence futiles et sans conséquence dramatique pourtant annonciateurs, à qui sait les voir, d’un éclatement incontournable, d’un déchirement douloureux de l’unité familiale. C’était inévitable mais nul n’est réellement préparé et la souffrance est immense, si intense qu’elle finit par aveugler la conscience, perturber les sens et erroner toute clairvoyance. Marianne est ébranlée, en colère. « Elle était furieuse, il l’avait trahie. Il avait promis de ne pas le faire, mais c’était arrivé quand même. » C’est dans cet état d’absence de discernement, que les premiers doutes de Marianne s’éveillent et transforment son regard sur Karsten. Et là aussi un ensemble de petits détails insignifiants, d’ordinaire, va progressivement semer le trouble chez Marianne, le juge Edvard qu’elle va contacter et le lecteur, lui aussi, malmené par le doute.
Les soupçons d’inceste de Karsten sur ses filles deviennent le combat du juge Edvard, hanté lui-même par un souvenir d’enfance, déclencheur de son engagement. « Il allait consacrer sa vie à la découverte de la vérité, même quand elle se dissimulait sous de nombreuses couches de folie, de mensonges, de jalousie et de loyauté mal placée. C’est ainsi qu’il allait expier des péchés, racheter cet acte impardonnable… ». Un effroyable processus de condamnation s’enclenche, telle une mécanique bien huilée et Karsten sera condamné.
Mais ce roman raconte aussi, dans un 2ème temps et quelques années plus tard la douleur incommensurable du condamné-innocent, le sentiment de vide qui le plombe, « le vide lui fait physiquement mal. Le manque lui fait mal dans la poitrine, dans les membres, lui donne mal à la tête et au ventre » ; sa tentative de réhabilitation auprès de ses filles (« reconquérir ses enfants »), met en scène également le juge désormais âgé et conscient de l’erreur judiciaire qu’il va tenter de réparer. « Il doit reconnaître à présent que, dans son empressement à se racheter, il a détruit la vie de gens qui ne méritaient rien d’autre que de vivre en paix ».
Tous les rouages de la tragédie sont décrits, sans jugement ni parti pris ; l’attitude adoptée par chaque personnage n’est jamais condamnée ou décriée car chaque être s’est imprégné finalement de sa Vérité et a agi en fonction d’elle, avec honnêteté. Même Elise, la fille aînée, qui a témoigné à l’encontre de Karsten croit avoir été sincère et la force des faux souvenirs est ,quelque part, ce qui la sauve. Elle s’est construite à partir de ce cauchemar, il serait destructeur de le remettre en cause. « Elise, c’est la fille-qui-s’en-est-sortie-malgré-tout. Par bien des aspects, Elise est forte. Elle pense que tu l’as violée, mais elle l’encaisse. C’est ainsi qu’elle se voit. Je ne sais pas ce qui lui arrivera si elle ne peut plus être cela. » commente Henriette, l’enfant qui a pardonné.
Une peinture subtile et bouleversante d’une tragédie qui s’ancre profondément dans l’esprit du lecteur, mal à l’aise, entraîné, malgré lui, vers des jugements hâtifs, troublé un moment puis dérangé dans sa conscience et ses convictions, ébranlé par le doute. Un livre tout en pudeur qui se fait l’écho d’une existence ravagée à jamais, traduit avec justesse et désespoir, l’impossibilité pour la victime de trouver un apaisement, une réhabilitation intime.
Une lecture sombre et éprouvante, portée pourtant par une écriture douce et un rythme lent, comme pour apaiser la douleur.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 28/06/2011