Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Un ange brûle

    Un ange brûle

    par Tawni O'Dell

    Extrêmement proche du livre de Philipp Meyer, "Un arrière-goût de rouille" (Folio),ce livre possède à la fois la force d'un roman social et le rythme tendu d'un récit policier.

    Apre et rugueux, intensément noir, il saisit de façon magistrale l'atmosphère des petites villes américaines rurales de Pennsylvanie, anciennement minières, dévastées par la pauvreté, le chômage, l'alcool et les violences familiales.

    Mais au-delà de la misère, des coups, des situations sordides et désespérées, le lecteur, plutôt que de se détourner, ne peut se détacher des personnages, accroché à ces destinées chaotiques et meurtries car, sans doute Tawni O'Dell, (traduite par Bernard Cohen) par son regard sensible, généreux et empreint d'humanité ne les condamne-t-elle jamais entièrement, attentive à leur fragilité, leur désespoir. A leurs côtés, pour raconter sans juger.

    Avec éclat, beaucoup de tendresse, quelques traits d'humour et une justesse, une sincérité percutantes, sans excès d'émotions, elle déploie une double intrigue accaparante jusqu'à son terme. D'une réalité très vive mais aussi très dure, incontestablement documentée, le récit envahit d'emblée le lecteur, l'éprouve, le tourmente parfois mais sans jamais le malmener.

    Dove a cinquante ans. Elle est la première femme à diriger les services de la police de Campbell's Run, sorte de no man's land proche de Buchanan, Etat de Pennsylvanie. Dans cette ancienne ville détruite en partie par des feux de mine et fragilisée par des effondrements de terrain, quelqu'un a déposé dans une crevasse le corps d'une adolescente assassinée, à moitié calcinée, Camio Truly. La victime est issue d'une famille pauvre et rustre où l'oisiveté, l'alcool, les bagarres, les trafics en tous genres et la prison ont fait voler en éclat toute unité.

    Est-ce parce qu'elle souhaitait échapper à cette ambiance sordide et qu'elle fréquentait un jeune homme d'un autre milieu que Camio a été tuée ? "Elle n'a pas envie de finir comme sa sœur ou son frère. Jessy s'est retrouvée enceinte alors qu'elle était encore lycéenne, et Shane est en taule."

    En pénétrant au cœur de la famille Truly, où les cris, la drogue, la crasse, la promiscuité tendent les relations humaines, limitent les conversations, Dove découvre les bas-fonds d'une société à la dérive, à laquelle elle échappât de justesse à quatorze ans lorsque sa propre mère, instable et seule avec trois enfants de pères différents (morts ou de passage) s'installa chez Gil, avant d'être elle-même assassinée.

    Deux histoires de meurtres séparées de plus de trente ans qui vont s'entremêler, plonger l'héroïne enquêtrice dans l'histoire familiale de son propre passé, révéler des ambiances sordides assez similaires, d'une noirceur épouvantable mais dont parfois il est possible de s'échapper même si les blessures demeurent à jamais et endurcissent la colère et les malaises ; n'autorisent plus à aimer sans crainte.

    "Nous sommes ce que nous connaissons, non ce que le reste du monde nous encourage à être, encore moins ce que notre cœur voudrait que nous soyons".

    Avec une réelle habileté, l'auteur mène de front ces deux enquêtes et apporte au récit une densité passionnante, une fluidité étonnante. Les histoires s'interpénètrent avec naturel et sans possibilité d'égarement pour le lecteur, réunies par un contexte familial maudit, immonde, trouble et nocif, décrit avec une précision implacable et une puissance évocatrice saillante, qu'on n'oublie pas.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 14/04/2017