Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Un été polaire

Un été polaire

par Anne Swärd

Ce roman suédois, lauréat du prix August en Scandinavie, est très étrange par son atmosphère, sa construction et l'impression de malaise qu'il maintient durant toute la lecture, incorporant le lecteur dans une histoire oppressante, un huis-clos familial tendu duquel il ne peut s'échapper ; témoin impuissant d'un drame pressenti, inévitable et insidieux.

Une lecture assez troublante, dont on ne peut se départir, une écriture sèche, presque violente, empreinte d'une froideur impassible, parfaitement adaptée à l'ambiance chaotique du récit, saisissante et perturbante, frappent l'esprit du lecteur et au final, le déstabilisent. Eprouvé et entravé. Douloureusement fasciné. Retenu avec force.

" Un fil de souvenirs se dévide devant mes yeux. Les images glissent, se confondent, tout a lieu en même temps, ici, ici et encore ici."

Des voix narratives plurielles et mélangées, des sentiments confus, des moments présents que le passé vient progressivement déstructurer et fragiliser, un équilibre familial ténu prêt à vaciller, des personnages perturbés et ambivalents, des images poétiques, parfois énigmatiques, des allers et venues, composent cette histoire sombre et étouffante, au bord de la rupture et de l'éclatement, bouleversante et cruelle.

Ingrid est médecin. Mère à distance. Avec Jack elle a eu deux fils Jens et Kristian. Kaj est leur demi-sœur. Ce n'est pas la fille d'Ingrid mais elle l'a élevée comme telle. Puis Jack est parti. "Toujours en route sans jamais arriver nulle part ". Aujourd'hui Kristian est devenu médecin à son tour. Jens est marié à Lisette et a deux filles. Secrètement Kristian aime Lisette. Vous suivez ?

Alors qu'Ingrid part trois semaines en Floride avec Jens, son aîné, elle demande à Kristian de revenir à la maison pour s'occuper de sa sœur Kaj, jeune femme de vingt-deux ans, un peu désorientée, fragile et imprévisible, d'une sensibilité exacerbée. Et collectionneuse de mouches. "Peut-être collectionne-t-elle pour compenser tout ce qui disparaît autour d'elle ? Les choses sont aspirées dans le grand vide qui entoure Kaj, il en a toujours été ainsi."

Autour de l'éloignement temporaire de la mère et de l'un des fils, sous la chaleur exceptionnelle d'un été suédois lumineux et à travers les voix alternées de chacun des personnages, l'histoire de la famille se dessine et se délite, entre amour et déchirement, secrets et mensonges, folie et désespoir, absence et vide. Jusqu'au drame.

Eloigné de toute linéarité, le récit, par sa construction chorale et originale, s'imprègne avec habileté de cette confusion des sentiments, de ce tumulte familial, de cette lente décomposition asphyxiante, rend compte des difficultés de communication, des pensées troubles, ne dit pas tout, parfois elliptique ou imprécis, souvent grave et la seule joie, la seule lumière qui transparaissent et offrent une bouffée d'air indispensable, ce sont les images estivales de l'été polaire, prégnantes et salutaires. Magnifiquement apaisantes.

"Il ne fait jamais tout à fait sombre en cette période de l'année. Comme si la mer avalait la lumière du jour et la rendait la nuit. Tout luit."

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 01/04/2016