Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Un rêve plus loin

Un rêve plus loin

par Karam Hassan , Denis Gombert

résumé

« Le jour où j’ai su que mon master était validé, je me suis littéralement effondré en pleurs. Tout m’est revenu d’un coup : la fuite du pays, le bateau qui chavire, la peur de la police, la course contre le froid, contre la faim, puis la jungle dont le sol boueux ne sèche jamais ; et les heures et les heures avec Françoise, qui a cru plus en moi-même que moi. Je pleure. J’ai le sentiment d’être devenu quelqu’un. » Né au Darfour, Karam rêve de devenir journaliste. Il poursuit ses études en Inde, mais à son retour, suspecté d’être un opposant au régime, il est arrêté. Pour avoir la vie sauve, on le force à dénoncer son entourage. Alors il quitte le pays. Son but : gagner l’Angleterre. Mais rien ne se déroule comme il l’espère. Il va frôler la mort en mer, connaître les camps de réfugiés et la violence qui y règne, avant d’échouer à Calais. Il découvre le peu de cas que l’on fait de la vie des migrants, mais aussi le monde associatif. Très investi, il se met à aider les autres, tout en reprenant ses études. Premier Soudanais diplômé de l’université d’Artois, Karam reçoit la Médaille de la Reconnaissance de la Nation de la ville d’Arras en 2021 pour son engagement social. Depuis janvier 2022, il est naturalisé français.

Je viens de loin mais je me suis trouvé mon chez moi

Ecrit en collaboration avec l’auteur Denis Gombert, le récit d’exil de Karam Hassan livre un témoignage contemporain sur la jeunesse soudanaise, issue notamment du Darfour, contrainte de fuir la guerre et ses exactions pour ne pas mourir et espérer un avenir meilleur.

Avec des mots simples, sans emphase, une sensibilité mesurée et beaucoup de gratitude pour le pays d’accueil, Karam Hassan illustre une intégration réussie, répondant parfaitement aux attentes de la politique migratoire française actuelle.

Sans éclat ni reproche ou colère, entre abnégation et persévérance, résistance et innocence, modestie et pudeur, il place la relation humaine au cœur de sa réussite personnelle.

Né en 1987, à l’ouest du Soudan, Karam est un enfant heureux. Issu d’une famille nombreuse et aimante, il a été élevé dans la dignité et l’honnêteté, l’importance du travail. “C’est le travail bien fait qui fait toute la différence.”

En 2003, avec l’intrusion des milices janjawids au Darfour, l’insécurité et la peur constantes, la famille connaît son premier exil. A Khartoum, “le quotidien est une lutte” mais Karam entre à l’université pour devenir journaliste et poursuit ses études en Inde quelques années plus tard. C’est là qu’il développe un esprit critique, participe à des meetings, libère sa parole, prend conscience des conditions d’existence oppressives dans lesquelles sa famille et d’autres vivent. De retour au Soudan, à 26 ans, il est arrêté par la police. A partir de cet événement et de ses suites traumatisantes, le jeune homme est contraint à l’exil.

L’Egypte d’abord, où on le surnomme le Samara (le Noir de peau), où chaque travail est dur et sous-payé. Puis l’Europe, lointaine, difficilement accessible mais seul espoir de liberté. Avant ça, le camp, le chaos et l’attente, entassé, battu, affamé, terrorisé puis la traversée de la Méditerranée, effroyable. “On va mourir, je vais mourir”.

Le soleil de la Sicile est une aubaine et la douche, un retour à la vie. “Je me lave et me relave avec l’impression de renaître. De retrouver ma dignité. D’être de nouveau un homme.” D’un camp à un squat jusqu’à la jungle de Calais et l’Angleterre peut-être, si proche et si loin en même temps, Karam trace son chemin et se remémore des expériences de vie ensemble malgré la pauvreté, la peur, la violence et la mort.

Au fil des semaines et des mois à survivre dans la jungle, à accompagner les plus faibles, à proposer ses services de traducteur et d’interprète, à échouer à quitter la France, Karam finit par s’interroger sur son rêve final. “A force de voir tous les bénévoles qui nous aident, je me dis que c’est le meilleur choix que je puisse faire. Tant pis pour mes espérances de fortune en Angleterre.”

Ensuite, tout semble aller très vite et presque sans heurts dans cette nouvelle vie en France comme demandeur d’asile puis réfugié et enfin Français. Le narrateur s’efface devant les personnes françaises qui vont l’entourer, l’accompagner dans son nouveau parcours de vie et sa reconnaissance à leur égard occupe (un peu lourdement) la dernière partie du livre même si elle justifie incontestablement les carences de l’Etat en matière d’accueil.

Ainsi on aurait pu souhaiter, en fin de récit, un regard moins détaché et plus nuancé sur les conditions réelles de la plupart des exilés en France, concernant notamment les démarches administratives complexes, les missions de service public non remplies et déshumanisées ou encore le manque d’hébergement, la montée de l’extrême droite.

“Vivre dans la bonté et la beauté n’a rien d’utopique. Mon histoire en est la preuve.”

Parfois la résilience déforme la réalité. Mais cette histoire donne de l’espoir malgré tout et elle permet également d’aider l’association La Voix des Réfugiés. Dont acte.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 25/05/2026