
Une allure folle
Avec ce nouveau roman, Isabelle Spaak retourne sur les traces de sa mère disparue et raconte cette fois, l’existence qu’elle a menée aux côtés de sa mère Mathilde notamment, avant l’assassinat de son mari et son suicide en 1981 (Lire à ce propos, Ca ne se fait pas, Equateurs, 2004).
Un récit lumineux et tragique, essentiel et abrupt, extrêmement poignant ; comme une nécessité urgente de raconter, réhabiliter, rendre justice à celle qui fut effacée des paroles et des souvenirs après ce drame épouvantable. Condamnée sans possibilité de s’expliquer.
Une enquête intime que le lecteur suit pas à pas, dans laquelle il semble accompagner la narratrice, être là, si proche, prêt à soutenir le vacillement, retenir la chute si elle se présentait. A côté, concerné, éprouvé, sans jugement, il est au cœur de cette quête réparatrice, tellement légitime.
A la fois inquiet, tourmenté par les événements révélés, envahi le plus souvent d’une immense tristesse, d’une douce mélancolie, il s’imprègne également de l’extravagance et de la liberté de ces deux femmes, s’évade à travers deux destinées hors du commun, s’immerge dans la haute société de Bruxelles de l’entre-deux guerres, s’empare d’une histoire pleinement romanesque et émouvante, vibre intensément, souffre par moments, sourit de joie à d’autres, retient son souffle et son chagrin, jamais indifférent ou ennuyé. Comme impliqué. Personnellement impliqué.
Sans doute la tonalité et l’écriture d’Isabelle Spaak, toutes en retenue, sensibles et profondes, à vif, contribuent-elles à cette adhésion spontanée du lecteur, subjugué, qu’il s’agisse de l’histoire de Mathilde comme d’Anny et plus discrètement encore de celle de l’auteure elle-même.
En visitant l’une des anciennes résidences de sa grand-mère Mathilde, la narratrice retrace la vie de cette femme demi-mondaine (« elle a ensorcelé beaucoup d’hommes ») de la société bruxelloise dans les années 20 et sa rencontre avec un riche industriel et courtier maritime italien déjà marié, Armando. De cette union adultère naîtra une petite fille, Anny, élevée par sa mère, loin d’un père dont elle apprendra tardivement qu’elle n’en porte pas le nom.
Une enfance assez solitaire (« nul bras de l’une passé sous le coude de l’autre, ni geste tendre, ni caresse esquissée […] Je ne perçois aucun des signes parfois maladroits ou déplacés pour montrer qu’on s’aime ») auprès d’une mère fantasque, parfois futile, une adolescence marquée par un terrible accident de voiture qui la défigurera puis la vérité sur l’union illégitime de ses parents, le déshonneur et une rencontre amoureuse éloignent naturellement Anny de sa mère, l’émancipent. Elle devient épouse puis mère de six enfants.
Par bribes, à travers de courts chapitres, une narration plurielle où s’entremêlent sans confusion pensées intimes, souvenirs, descriptions et récits romanesques, s’accordant à ne dévoiler que l’indispensable, l’auteure, jusque-là effacée, s’insinue doucement dans le récit, trouve sa place, encore fragile, recouvre les mots et la parole (« personne ne parlait d’elle, je n’en parlais pas non plus […] je la chassais quand elle se faufilait par effraction »), à mesure qu’elle découvre le destin surprenant et inattendu de sa mère lors de la 2ème guerre mondiale. Une femme de courage et de sang-froid venant brutalement contrebalancer l’image de la criminelle… « Ma mère a repris figure humaine cet après-midi ».
Des dernières pages, semble pouvoir surgir l’apaisement. Comme un éclat. Mais sobre et délicat. Sans effusion.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 21/02/2016


