
Une fille, au bois dormant
Le premier roman d’Anne-Sophie Monglon, assez actuel par son sujet (la souffrance au travail), et très révélateur d’un milieu professionnel (celui de la communication), saisit avec acuité et de l’intérieur, la mise à l’écart progressive d’une jeune femme dans son entreprise, à l’issue de son congé maternité.
« Il y a deux sortes de personnes dans une entreprise, les visibles et les invisibles, celles qui prennent de la lumière et celles qui sont périphérisées. Dont tu risques de bientôt faire partie. »
Mais, et c’est là son originalité, plutôt que de s’attarder sur les événements qui perturbent le fonctionnement ordinaire de la salariée, plutôt que de décrire tous les symptômes de la souffrance psychique qu’elle commence à éprouver, le récit chemine davantage autour de l’analyse très personnelle qu’elle entreprend sur son comportement et les moyens qu’elle va doucement mettre en place pour réagir, se mettre en mouvement, sortir de l’endormissement dans lequel elle est plongée depuis l’enfance.
« On dirait toujours que tu t’excuses d’exister ».
Calée sur les progrès de son fils qu’elle consigne dans un carnet d’éveil, attentive à la vie qu’elle mène, comme épouse, mère et femme, Bérénice, s’examine chaque jour davantage, note sa transparence, son immobilisme. Eprouve avec douleur le sentiment d’être illégitime dans la vie qu’elle mène. Encombrante pour l’entreprise. « Le sentiment d’être une figure ringarde égarée dans le monde contemporain. »
A la suite d’un stage de développement personnel, centrée sur la voix, elle rencontre Guillaume, formateur musicien et chanteur. Au fil des séances, elle se lie d’amitié avec cet homme, et à ses côtés, en le regardant créer et vivre, elle commence à se libérer de ce tête à tête avec elle-même, ressent sa propre voix (voie), émerge d’un long sommeil. Comprend enfin ce qu’elle doit faire : oser vivre.
Raconté à la deuxième personne, le récit interpelle et immisce le lecteur sans difficulté dans les pensées de la narratrice. Il est pleinement et aisément intégré dans l’ambiance de l’histoire, au cœur de l’entreprise No Logo dont il perçoit toute la perversité et l’inhumanité. Familier également des collègues de travail de Bérénice, tous plus réels les uns que les autres. Plus éloigné, par contre, et moins convaincu par l’évocation des souvenirs d’enfance et la relation avec le formateur de chant, trop effleurée, alors qu’elle constitue l’élément essentiel à l’évolution de Bérénice.
Un regard acéré, vif et subtil, transcrit par une écriture parfois cinglante et sèche, adaptée. La narratrice se questionne sans ménagement, lucide et sincère, exigeante. Ni héroïque, ni pathétique, elle séduit par sa normalité et sa fragilité.
Un portrait de femme ordinaire, perçu de l’intérieur, qui par moments, dans ses hésitations, son manque d’action peut déplaire ou agacer. Mais exactement réel, en fait. Et sensible.
N’en déplaise aux amateurs de contes merveilleux, la Belle au bois dormant d’aujourd’hui fait peut-être moins rêver, doute en permanence mais inspire davantage ! Eclairante et libérée.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 30/08/2017


