
Une mémoire de l’anéantissement
résumé
Qui pourrait supporter tant de douleur ?
Ce récit est une épreuve. De bout en bout. La lecture est implacable, souvent insoutenable et nécessite des pauses. De longues pauses. Chaque page qui se tourne comprime notre cœur, bouleverse notre conscience, aiguise notre culpabilité, notre inconfort, nous met littéralement à mal, occupe nos nuits à ressasser, à tenter de comprendre comment la barbarie humaine peut aller aussi loin.
Naît aussi le besoin de témoigner à notre entourage ce que nous traversons, ce qui nous fait si mal à la lecture et l’impossibilité pourtant d’y renoncer. Comme une nécessité, un devoir de mémoire, un pardon à obtenir. Ce livre nous oblige, quelque part.
Rarement une lecture aura été si loin dans la douleur, la sidération, le traumatisme. A l’instar du film “Nuit et Brouillard” découvert à 14 ans ; près de quarante ans plus tard, ce livre est ineffaçable de ma mémoire. La folie des hommes est sans limites. Monstrueuse. Inadaptée.
En 2024, la journaliste et écrivaine Samar Yazbek rencontre des survivants gazaouis évacués à Doha pour raisons médicales. A tous, elle pose la question : “que faisiez-vous le 7 octobre 2023 ? ” Dans ce livre, 26 témoignages d’hommes et de femmes, âgés de 13 à 65 ans racontent, à la 1ère personne, l’horreur du moment et des jours qui vont suivre.
Si les mots sont insuffisants à rendre compte de l’enfer sur terre, la force littéraire du livre, l’écoute attentionnée, profonde et intensément humaine de l’auteure, conditionnent notre esprit et notre cœur à lire, malgré la difficulté et l’impossibilité de comprendre.
Parler de la souffrance de ces hommes et de ces femmes (souvent jeunes) pour espérer qu’elle ne se répète pas. C’est l’objet de ce livre. Qu’il faut lire et partager d’urgence comme un acte de résistance à l’indifférence et l’oubli des victimes gazaoui(e)s du 07 octobre. C’est aussi un devoir d’humanité.
L’ensemble des témoignages raconte le basculement d’une vie en quelques minutes, la perte d’êtres chers, de corps en lambeaux, éparpillés, brûlés, mutilés. “Nous sommes en enfer.” La bande de Gaza est une prison pour ses habitants où vivre est une angoisse perpétuelle.
“J’ai espéré la mort mais elle n’est pas venue »”
Le 7 octobre, beaucoup racontent la terreur de la fin du monde, les hôpitaux encerclés puis bombardés et au sein desquels les blessés sont torturés, humiliés par l’armée israélienne. Des enfants, des femmes sont tués sans états d’âme. Exterminés. “Le plan de déportation était évident et exigeait que les habitants soient privés de services d’urgence et de tous les autres services médicaux.”
Les armes chimiques, les drones oculaires, les missiles incessants, le blocage de l’aide humanitaire transforment Gaza en champs de ruines où l’eau, la nourriture, les médicaments manquent et condamnent à mort un plus grand nombre encore.
Des montagnes de cadavres, des corps qui pourrissent, des hurlements de douleurs. Des images de génocide qui laissent sans voix, ahuris. La tristesse, la peine incommensurable, le chagrin, la colère, le désespoir imprègnent chaque ligne, mortifient, angoissent, asphyxient… nous condamnent. Tous.
Que faire de la douleur humaine en l’absence de justice ? A cela Samar Yazbek répond : “Ce que nous, écrivain(e)s, militant(e)s et intellectuel(le)s, pouvons faire, c’est croire plus que jamais que nous pouvons combattre la destruction en rebâtissant le monde grâce aux mots, pour peut-être voir se réaliser un jour cette justice que l’on appelle de nos vœux.”
Mais peut-on encore y croire ?
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 13/07/2026


