
Yaak Valley, Montana
Peut-être avez-vous déjà rêvé du Montana, de la rivière Missouri, de ses canyons, de la vallée des Rocheuses et de ses parcs nationaux. Après ce livre, c'est certain, votre engouement pour ce territoire rural et rude, va décliner.
"Beaucoup de gens viennent ici pour fuir quelque chose, je l'ai fait moi-même. Mais la plupart d'entre eux traînent de sacrées casseroles en plus de leurs valises."
Ainsi, au-delà des paysages grandioses et sous la plume acérée et précise de Smith Henderson, cet état agricole et peu peuplé, foncièrement conservateur (dans les années 80 en tout cas) révèle des habitants malheureux et sordides, brutaux et ignorants, englués dans une misère sociale, un désespoir absolu desquels ils ne peuvent s'extraire. Une population marginale en plein chaos, vacillante et désaxée que nul ne peut secourir. Pas même la religion, devenue ici complètement délirante et humainement dévastatrice.
"Il avait choisi ce boulot, il voulait être là pour les autres familles. Mais pas pour la sienne".
C'est à Tenmile, petite ville de bûcherons, de mineurs et de chômeurs, que Pete Snow, assistant social, s'épuise à extraire de la délinquance, de la puanteur et de la crasse, des enfants déjà ravagés par l'alcool et la drogue, cabossés, pétris de peur, en mal d'affection. Une mission éprouvante et envahissante, souvent vaine.
De Cecil, gamin violent et dénaturé, à Ben, cet enfant qui se cache dans les montagnes avec son père illuminé dans l'attente de l'Armageddon, Pete n'a de cesse, par tous les moyens et au-delà même de sa propre protection, de les soulager des souffrances engendrées par leurs parents et par une société inégalitaire.
Empoigné à leurs destins fragiles et tragiques, il laisse dériver sa vie intime et familiale, elle-même déséquilibrée, en totale rupture. Incapable de seconder son ex-femme alcoolique, Pete est confronté douloureusement à la fugue de sa fille Rachel jeune adolescente et en même temps, Luke, son jeune frère en liberté conditionnelle, recherché par la police pour avoir frappé son contrôleur judiciaire, ne lui laisse aucun répit. L'apaisement, l'attention à soi n'habitent pas le personnage, trop épris des autres. Jusqu'à s'anéantir lui-même. "L'angoisse l'avait broyé en miettes."
A travers tous ces parcours des laissés pour compte de l'Amérique de Reagan, Smith Henderson, avec une habileté romanesque incontestable, une description minutieuse, un rythme dense, une écriture vive, cinglante et une tonalité qui respire le vécu, invite le lecteur à s'immerger sans détours dans un milieu social défavorisé et assez glauque, dérangeant et sordide.
Sans concession, sans volonté d'adoucir, il raconte la misère intellectuelle, les ravages de l'alcool, l'oisiveté, le Wyoming ("aller de nulle part vers nulle part. A travers nulle part"), la désolation, l'isolement et la solitude, le déni de soi, l'impuissance des services sociaux mais jamais il ne sombre dans la malveillance ou la tragédie facile. Tous ses personnages, malgré leur folie, leur perversité ou leur violence avérée, captivent et ébranlent. Perçus à travers la compassion et l'intelligence sensible du narrateur, ils apparaissent plus vulnérables et désespérés que mauvais ou sinistres.
S'ils conservent, au fil des pages, toute leur noirceur, progressivement et de manière convaincante, les événements du récit, les luttes incessantes auxquels ils se confrontent, laissent émerger une dignité et une humanité lumineuses qu'une nature somptueuse et sauvage magnifie avec un éclat inhabituel et réussi.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 30/09/2016


