Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Gravir la mer

Gravir la mer

résumé

En 1929, année folle, Aimée, jeune femme pleine de fantaisie, mannequin, amoureuse mais brisée par ce que la Grande Guerre a fait à son père, se met au défi d'être la première femme à traverser la Manche en nautilette, un vélo des mers. En 2022, Pafou, jeune homme venu d'un autre bout du monde, veut lui aussi passer en Angleterre, pour apprendre l'art des jardins. Il se heurte à la mécanique inhumaine de la politique migratoire. Aimée et Pafou sont, à presqu'un siècle d'intervalle, animés d'une nécessité têtue et vitale : traverser la mer au péril de leur vie et de leurs rêves, franchir les 37 kilomètres qui séparent Calais de Douvres. Ils seront reliés par un fil extraordinaire et secret, tiré par un troisième personnage, une femme généreuse et désespérée : « Elle ». Dans une langue inventive et envoûtante, Ursula Lenseele signe avec Gravir la mer un premier roman engagé, d'une grande sensibilité poétique. Du métier de journaliste nature qu'elle a exercé durant 10 ans, Ursula Lenseele a gardé le goût de la nature, de l'écriture et la curiosité des humains. Elle est aujourd'hui orthophoniste et explore d'autres dimensions du langage. Lorsque le réel la heurte, l'imagination et les mots lui permettent de construire celui qui sera peut-être le monde de demain. Née à Calais, elle est basée aujourd'hui à Lille. Elle a publié deux livres documentaires (sur les ours et les manchots).

37 km d’eau à traverser

Ce premier roman, à la fois délicat et poétique est parcouru par une intensité dramatique et une tristesse continue qui n’accablent ni ne désespèrent totalement. On y perçoit également une infinie bonté, une ardeur opiniâtre, un amour absolu, de la fantaisie et un peu de féerie qui offrent une lecture soutenue et agréable, dont le souvenir entête longtemps ensuite. Une sorte de doux balancement intensifié par le mouvement de la mer, continu et cadencé. Omniprésent.

“C’est un endroit où se croisent des histoires qui, pense-t-on, n’ont rien à voir les unes avec les autres. On se trompe, ça a tout à voir.”

Deux histoires successives, séparée de presque 100 ans qu’on pourrait croire indépendantes mais dont le lieu, identique, scelle et relie presque naturellement. En tout cas, on a envie d’y croire.

Inspirées en partie par des personnages et/ou des faits réels, les deux histoires se déploient selon un rythme léger et rapide, une écriture vive. L’accès est immédiat, sans effort. Le lecteur pénètre avec autant de facilité dans l’histoire d’Aimée, première femme à traverser la Manche en hydrocycle depuis Calais jusqu’à Douvres en 1929 que dans celle de Pafou, jeune migrant qui rêve, en 2022, de rejoindre l’Angleterre pour apprendre l’art des jardins anglais.

“Les hommes partent à la guerre et meurent. Parfois ils reviennent et ne sont plus eux-mêmes. Des heures durant chaque nuit, ils hurlent et gémissent. Leur sang n’a pas nourri la terre, la terre l’a rejeté.”

Transporté d’abord dans le souvenir d’une enfance heureuse et d’un amour inaliénable entre un père et sa fille, puis dans l’enfer des tranchées et de l’horrible souffrance des gueules cassées jusqu’au Paris des années folles et de l’exploit inédit de la traversée, le lecteur s’immerge dans un enchaînement de tableaux animés et très visuels, tous portés par une écriture sensible et adaptée à exprimer aussi bien la complicité, la sidération, la souffrance que la colère, l’énergie, l’acharnement ou la conquête.

Puis dans un deuxième temps, il intègre une réalité plus immédiate, moins romanesque peut-être mais s’y attache également. Car l’humanité des personnages et leurs rêves, à la fois si simples mais inatteignables, “l’enchantement du temps partagé” entre Pafou et Elle, jeune femme un peu désespérée (“Je ne respire qu’à moitié”), invitent (sans s’appesantir) à regarder autrement la crise migratoire, à s’interroger sur les conditions d’accueil.

Avec pudeur, le récit s’engage, prend position, étonne. “Les migrants, c’est une invention totale, redoutable. Une forêt qui cache les arbres. Un fourre-tout et son contraire. Nous donner un seul nom c’est faire de nous des pareils.”

S’il fallait regretter quelque chose, ce serait peut-être la forme un peu elliptique du roman. Les événements se succèdent parfois trop vite ; on aurait aimé pénétrer plus intimement encore dans la vie de ces personnages, tant ils plaisent, semblent si proches. Mais parfois le manque rend curieux et stimule l’imaginaire.

Qui sait où ce livre peut emmener ? là où on “croit entendre l’herbe rissoler sous les rayons du soleil […] ou bien encore là où “les nuages sont gris, bas, lourds, comme souvent au-dessus de la Manche” ou même vers le ciel infini. Pas de mur pour couper le souffle du vent qui pas un instant ne s’arrête. Pas de fils à haute tension, pas de barbelés. Ici sur la plage, tu crois pouvoir oublier la folie des hommes.”

A moins que cela ne soit vers un deuxième roman... On le souhaite. Ardemment.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 30/08/2026