Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: John, fils de John

John, fils de John

par Douglas Stuart

résumé

« C’était la tâche des pères, forts de leur expérience, de penser à long terme, et d’épargner aux fils de se faire du mal, même quand ce mal était ce que les fils désiraient plus que tout. » Cal a cru pouvoir échapper à son père, quitter l`île de Harris et sa communauté fermée pour suivre ses rêves. Tout juste diplômé, John le contraint à revenir à la maison et le garçon doit reprendre le fil d`une vie régie par le travail et la prière, par l`élevage des moutons et le rythme du métier à tisser. Alors que ses désirs se heurtent aux exigences de John et aux attentes de la communauté, Cal va mettre au jour le plus grand secret de son père, celui qui a brisé leur famille. Porté par une langue somptueuse, John, fils de John dresse le portrait saisissant d`une île dont la beauté et la rudesse n`ont d`égales que celles des liens familiaux déchirés par le silence et les secrets. À la fois drôle, mélancolique et bouleversant, le roman de Douglas Stuart questionne les élans contraires de l`amour et de la honte, ceux des vérités qui nous échappent et des mensonges sur lesquels on se construit.

Un homme sur deux est une brebis

Accordé. Ce livre bénéficie de l’équilibre parfait et subtilise tous nos sens le temps de sa lecture. Il imprègne de tous côtés, permet l’évasion, libère des émotions profondes, étonne par son écriture juste, poétique, empreinte d’humour, inédite et savoureuse en continu.

Les pages se tournent sans ennui et le plaisir est si intense qu’on cherche à le maintenir plus longtemps encore en relisant les phrases dont notre vie aurait aimé pouvoir s’emparer à certains moments.

Dans ce roman formidable, les silences, les non-dits et la solitude de la vie quotidienne s’écrivent fidèlement avec une précision bouleversante et dans un environnement austère mais somptueux, celui de l’Ecosse des îles Hébrides extérieures.

Une beauté mélancolique profonde qui fait beaucoup de bien. Ne passez pas à côté !

Cal revient sur l’île de Harris, à Falabay son village natal. Des études artistiques achevées à Edimbourg ne lui ont pas offert une autre vie, si ce n’est la possibilité d’assumer son homosexualité. Mais endetté, il n’a pas d’autres choix que ce retour.

Sur l’île on est éleveur, tisserand ou pêcheur et on prie beaucoup. “La plupart des jeunes hommes travaillaient la terre, prenaient la mer ou l’habit – qu’il soit de Dieu ou de tweed.” Les enfants sont rares. Et le temps est souvent gris et triste. “On ne se serait pas cru en août. La pluie tombait de travers, poussée par le genre de vent d’ouest qui déchaînait les flots et freinait les bateaux.”

Ici on parle encore le gaélique. Mais dans une économie de mots. L’austérité presbytérienne impose une morale exigeante, favorise les silences, les banalités (“chaque sujet avait un goût de réchauffé”), condamne l’excès de tendresse, de douceur, exacerbe la culpabilité et les tourments. “Dieu qui attendait que l’on souffre pour survivre.”

“Tu t’es ramolli sur la terre ferme.”

Dans la maison où vivent Ella, sa grand-mère maternelle et John son père (diacre de l’Eglise libre d’Ecosse), Cal n’est plus à sa place. Les cheveux longs, décolorés, le pantalon déchiré, l’absence de discrétion, crispent son père. “Tu ressembles à un travesti qui a enfilé son blouson pour descendre chercher du lait.”

Les relations se tendent avec John et parfois les coups pleuvent. Ici les gestes d’amour sont défendus, la parole intime, dévoyée. Sa mère a quitté le domicile il y a quinze ans sans qu’il comprenne pourquoi. Un secret de famille que nul ne semble vouloir lever.

“Quel que fût le mal, il n’existait qu’un remède : travail et prière.”

Dans ce milieu désormais inadapté pour Cal, seul le “rude vent de l’Atlantique” et son amie d’enfance, Doll apaisent les émotions. Se parler et vivre en famille semble impossible.

Au fil des semaines, dans des paysages grandioses, le quotidien laborieux et religieux de la communauté de Falabay se déploie, rude et douloureux, ancré dans une tradition où la légèreté n’existe pas et semble figer l’existence de la jeunesse, laquelle si elle ne fuit pas, sera enchaînée. “Nous sommes des îliens. Nous sommes faits pour partir. Nous sommes faits pour être abandonnés.”

Extrêmement bien dépeints, l’isolement cruel et l’impossible liberté imprègnent durement chacune des pages et brisent les liens familiaux. Mais l’amour intense et charnel, si refoulé mais pur, inonde, lui aussi, à son tour et avec éclat l’ensemble du roman et les personnages deviennent alors, lumineux et beaux. “Tu le sens ? Il le sentait. Les derniers rayons du soleil d’hiver qui caressaient son visage de leur chaleur ténue.” Ils furent baignés d’une pâle lueur dorée durant les quelques secondes où le soleil descendit sous les épais nuages.”

Le lecteur se sent submergé, happé par le décor des îles, troublé par les émotions des personnages et leur douleur à pouvoir les révéler. Il chemine avec eux, mélancolique, vit leurs peurs, leurs souffrances mais aussi pleinement les instants magiques où chacun se révèle et devient soi.

Un éblouissement absolu.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 26/09/2026