
L’homme qui lisait des livres
résumé
Ce court roman contient en lui la force et la beauté d’une présence humaine inoubliable, la puissance et le pouvoir des mots, l’attachement indéfectible à un peuple qui n’est pourtant pas le nôtre mais dont la résistance happe notre émotion et notre conscience tout entière. "Quel est le crime de Gaza pour que la paix soit impossible" ?
A travers l’histoire intime de Nabil Al Jaber, libraire à Gaza, c’est aussi celle d’un peuple qui se dessine, toutes deux éprouvées par la tragédie et le désespoir, l’impossible renouveau. Et pourtant, sans jamais s’appesantir sur le drame permanent qui enracine Gaza depuis des vies, mais avec une délicatesse pure, extrêmement belle et une pudeur sans artifice, le libraire choisit la littérature pour dire sa terre, son enfance, l’exil, la guerre et la mort violente, l’amour et la joie, l’engagement et la lutte, la prison et la survie, l’occupation, l’absence inconsolable…
Accompagné par des textes d’écrivains comme Mahmoud Darwich, Shakespeare, Primo Levi et d’autres, au cœur de la librairie au parfum de vieux papier, sous un pâle soleil, au-delà des gravats, de la poussière et des ruines, le lecteur, à l’instar du narrateur-photographe, tressaille lorsque le récit se déploie, habité par l’écriture visuelle et sonore, intensément poétique de Rachid Benzine. Par moments, même notre lecture a besoin de convier la voix haute. « Les mots des livres déchirent tous les silences ».
L’envie, le besoin, la nécessité de vouloir retenir des phrases entières puis de les partager aussitôt autour de nous ou bien de les noter quelque part pour ne pas les oublier trop vite, expriment à quel point ce récit nous interpelle, nous intègre en profondeur. Viscéral et indispensable.
Le style de l’écriture s’adapte à chaque situation décrite, fusionnel. Ainsi les coups de bêche sur la terre aride entaillent presque nos mains, l’arôme du café parfumé aux épices emplit nos narines, la tristesse trop lourde nous fait courber le dos et l’absence de l’être aimé crée un vide autour de nous. Se sentir humain. Simplement.
Page après page, nous voilà spectateur d’un drame qui se joue sans emphase, au plus près de Nabil. Né d’une mère musulmane et d’un père chrétien, près de Haïfa. D’un milieu très modeste. « Faut dire que leur vie, ce n’était pas une vie […] l’existence c’était comme une sentence. Une punition de Dieu qui s’étire sans fin ».
Nul ne se plaint mais les visages trahissent la souffrance, les peines. Bien vite, il faut fuir pour ne pas mourir, se délester de tout. Vivre dans un camp, avoir faim et peur, perdre tous ses rêves. Puis gagner un autre camp, Jabaliya dans la bande de Gaza, revivre l’entassement, la poussière, l’enfermement mais découvrir le théâtre et sa future femme, Hiam.
« Jabaliya ce n’était pas le paradis mais on y faisait notre vie ». Jusqu’aux frappes israéliennes qui anéantissent une partie de la famille. L’enfance est terminée.
Lire, c’est survivre alors, sortir du chaos, de l’humiliation, de la destruction de l’occupation. Et rester digne. « Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ? me demandaient mes amis. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais, l’esprit, lui s’envole. »
Les années passent à Gaza. Rien à espérer. Tout devient pire. « Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage »
Le deuil entache à nouveau, sans cesse, toujours plus près. Jusqu’à l’impossibilité du pardon.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 13/12/2025


