Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: La fin du voyage

La fin du voyage

par Arnaldur Indridason

résumé

Jonas Hallgrimsson est naturaliste et poète, il étudie à Copenhague, crée une revue de poésie et vit une bohème estudiantine grisante, romantique, entouré d’écrivains comme H.C. Andersen, ils font des balades, chantent en chœur. Il va voir Humboldt à son retour des Amériques. Il est amoureux d’une jeune fille, mais n’ose pas se déclarer. Il a rencontré pendant les vacances Keli, un jeune garçon, berger et rêveur, né dans une famille très pauvre qui est devenu son ami. Le sort va les frapper impitoyablement tous les deux au même moment : Jonas va se casser la jambe, être hospitalisé et victime de la négligence du chirurgien. Keli va disparaître dans la campagne déserte de l’intérieur du pays. Les délires de fièvre de Jonas sont hantés par l’image de l’ami disparu, et une enquête est lancée par le bailly de la région sur la disparition. Les méthodes d’enquête sont étonnantes dans cette colonie lointaine et peu peuplée, parmi des paysans miséreux. Les explosions de violence y sont nombreuses.

Trouver sa place

Les romans d’Arnaldur Indridason s’achètent les yeux fermés. La puissance des histoires, la force de l’écriture et de la structure narrative, le réalisme des personnages et le contexte historique toujours rigoureusement dépeint satisfont autant notre curiosité que notre plaisir.

On pénètre dans cette histoire immédiatement, déplacé d’emblée au XIXème siècle et immergé autant dans le Copenhague littéraire foisonnant de l’époque que dans la campagne islandaise du nord de l’île. Une ambiance pittoresque et dépaysante pour le lecteur français.

Que l’histoire mette en scène des personnages réels et emblématiques de la littérature islandaise (méconnus des Français) et s’inspire de certains faits réels n’empêche aucunement de savourer l’intrigue et de s’y complaire. Au contraire, toute l’habileté d’Indridason est de pousser notre curiosité littéraire, historique et géographique au-delà de la lecture du roman.

Ecrivain universel (traduit dans plus de quarante langues), il continue d’inviter au voyage et à la découverte. Sans lassitude, même après plus de 20 romans…

La fluidité du récit à passer d’une temporalité et d’un lieu à l’autre et à dévoiler l’intrigue en douceur, presque l’air de rien, offre au lecteur l’apanage de s’intéresser d’abord aux personnages, dans leur fonction autant que dans leur fragilité, leur vulnérabilité et lui permet également de s’aventurer simultanément dans le milieu culturel de Copenhague et au cœur de l’Islande rurale et religieuse. Pour finalement déplacer l’intérêt du livre vers une approche plus socio-historique que policière.

Jónas Hallgrimsson, poète naturaliste islandais singulier a fait une mauvaise chute dans l’escalier. Incapable de marcher, il attend le réveil de ses voisins pour être conduit à l’hôpital. Eprouvé par la douleur, des souvenirs, des blessures secrètes remontent en lui, mélancoliques et tragiques : la mort accidentelle de son père alors qu’il n’avait que neuf ans, Thóra, son seul véritable amour, perdu à jamais (qui va lui inspirer ses plus beaux poèmes) et la disparition mystérieuse d’un jeune berger rêveur, Keli, devenu son ami.

Autant d’événements qui le constituent intrinsèquement et le conduisent à raconter l’époque, l’émergence d’un petit pays sous tutelle danoise, les conditions de vie difficiles des paysans islandais, les violences quotidiennes, le poids de la religion et la façon dont le bailli pouvait rendre la justice.

Face à la douleur intense et à la prise en charge hospitalière altérée, l’esprit de Jónas Hallgrimsson s’évade, en quête d’une identité, d’une voix personnelle.

“J’ai cherché un lieu où j’avais ma place… sans en trouver aucun, et maintenant il est trop tard…”

En proie à des hallucinations, il sent la mort rôder à ses côtés, ressent le besoin de lever certains mystères sur la disparition du jeune berger, assoupir une culpabilité émergente. Au fil de sa réflexion, autour de sa création poétique, de ses peurs, des faits qu’il relate, çà-et-là, se dessinent des indices ténus, des hypothèses, des rumeurs, qui questionnent le personnage à l’instar du lecteur et font naître un léger suspense. Le chemin qui mène à la vérité est plein de méandres et les responsabilités plus nombreuses qu’il n’y paraît. La poésie peut-elle alors apaiser ?

Ce roman, tantôt méditatif, tantôt lyrique et mélancolique, au plus près de son pays, l’Islande, confirme, sans nul doute, la haute qualité littéraire de l’auteur. Quel que soit le genre, il s’impose. “Toute l’attention de l’assemblée lui était acquise.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 06/09/2026