Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Les fantômes de Shearwater

Les fantômes de Shearwater

par Charlotte McConaghy

résumé

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

Quand la mer monte…

Après l’Arctique et l’Ecosse, Charlotte McConaghy installe son nouveau roman au cœur de l’océan Austral, sur l’île imaginaire de Shearwater (inspirée par l’île Macqarie, située à mi-chemin entre l’Australie et l’Antarctique).

A l’instar de ses deux précédents livres, le voyage est incroyable et somptueux, envoûtant et saisissant. Il pénètre tous nos sens, nous éprouve autant qu’il nous apaise ; aux frontières du réel parfois et du polar écologique.

Le tumulte et la force des éléments naturels face à la fragilité humaine, l’impression de fin du monde et les émotions souveraines des personnages nous envahissent page après page. Ils soulignent notre impuissance face au chaos, intensifient même une certaine douleur, âpre et désespérée mais sans jamais se départir d’une beauté extrême, poétique et déchirante.

Après trois romans, Charlotte Mc Conaghy a posé l’empreinte d’une écriture singulière, tournée vers des préoccupations environnementales contemporaines immergées au cœur de personnages à la fois vulnérables et résilients, émotionnels et désirables. Solaires. Ils sont tous porteurs de failles, habités par la solitude et la tristesse, l’inquiétude et en même temps attachés éperdument les uns aux autres.

“Le quatuor incassable”

Les tempêtes régulières qui frappent l’île et l’océan qui grignote les côtes chaque jour davantage annoncent le retour prochain de Dominic Salt et de ses trois enfants, Raff, Fen et Orly sur le continent. Huit ans qu’ils mènent une vie simple sur ce petit territoire, peuplé d’otaries, de manchots, d’éléphants de mer, de baleines, d’albatros et autres oiseaux marins.

Une équipe de scientifiques est également venue ici pour une mission associée à une réserve mondiale de graines. D’autres présences, plus anciennes, liées aux chasseurs de phoques et de baleines, murmurent aussi parfois à travers le souffle du vent.

Dans sept semaines, ils quitteront le phare de Shearwater.

“L’île est en train de disparaître”

Un soir, des vagues plus puissantes qu’à l’ordinaire ramènent un corps de femme sur le rivage. Un bateau s’est disloqué et a sombré à cause du courant. Rowan est prise en charge par cette famille et reprend connaissance peu à peu. Elle est venue à la rencontre de son mari, Hank, le chef botaniste de la réserve de semences.

Des questions sans réponse l’obligent à enquêter elle-même sur la disparition mystérieuse de son mari et le silence complice de ses hôtes, auxquels s’ajoutent un climat rude et une mer de plus en plus houleuse et inquiétante, créent une tension addictive au récit, confortée par la construction polyphonique du roman.

Tour à tour les personnages se dévoilent, éprouvés par le chagrin, la culpabilité, la solitude, le manque, hantés par le désespoir ou le passé, la souffrance et la mort, mais lumineux de grâce, de passion, d’amour et de sensibilité.

En communion avec la nature qui les environne, dévastatrice et en même temps salvatrice, ils portent tous en eux l’amour et l’émerveillement de la Terre et offrent, à travers les événements qu’ils affrontent, un espoir à vivre demain. “C’est à nous qu’il appartient de choisir si nous voulons participer à cette destruction ou si nous préférons prendre soin les uns des autres.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 11/04/2026