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Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Un paquebot dans les arbres

    Un paquebot dans les arbres

    par Valentine Goby

    Sans doute l'origine de ce livre ("une rencontre avec une femme incroyable") et la réalité historique méconnue de son sujet offrent-elles d'emblée à ce roman une belle légitimité, le classent même dans la catégorie des lectures nécessaires et incontournables, dont on se souviendra longtemps et qu'il nous tardera de partager.

    D'un intérêt documentaire incontestable, le texte de Valentine Goby conserve une attraction romanesque formidable à travers notamment son héroïne, la jeune Mathilde. Par sa tonalité engagée et grave, extrêmement digne, il évite tout pathos, tout misérabilisme mais saisit avec force et beauté, toute la puissance d'une femme à résister et à aimer, à lutter quoi qu'il advienne, jusqu'à l'épuisement, au renoncement de soi-même et rejoint, en ce sens, son précédent roman Kinderzimmer.

    Eperdue, tragique, comme irrémédiablement entraînée par une impérieuse fatalité, l'histoire sombre, sans que l'on puisse l'arrêter, décline sans éclaircie, briserait même les plus courageux, déchirante et effroyable. Inconcevable. Mais incroyablement défiée par Mathilde. Au-delà du chagrin, de la peine qui peuvent se faufiler par instants, c'est surtout la colère, la honte et l'amertume qu'elle diffuse au lecteur.

    De ce petit café de la Roche-Guyon, Le Balto, acheté à crédit, de son patron Paulot, invétéré joueur d'harmonica, "poreux à toutes les peines et doué pour la joie", des trois femmes de sa vie, Odile, son épouse ("elle a choisi cet homme depuis toujours"), et ses filles Annie, l'aînée et Mathilde, la cadette puis Jacques, le petit dernier ; de cette famille ordinaire et solide, harmonieuse et insouciante, ne demeurent bientôt que des débris, des corps éclatés, éparpillés sous peu.

    "C'est gratuit de savoir que t'es malade mais pas gratuit de se soigner […] La maladie cause la ruine qui prive de soins, aggravant la maladie."

    La tuberculose les anéantit, déconstruit en quelques mois et avec brutalité la cellule familiale, isole de tous, sape l'enfance, ruine les projets, appauvrit sans pitié. De longs séjours au sanatorium d'Aincourt (le Paquebot) séparent les enfants de leurs parents, de leur frère et sœur. Des services sociaux négligents, une sécurité sociale inexistante pour des non-salariés, des voisins méfiants… Tout entraîne vers un abîme sans fond.

    "Fille de tubard".

    Au milieu de ce chaos, Mathilde, résiste, n'abandonne pas, devient parent pour tous les siens, les protège, n'existe plus que pour eux, sans une seule pensée pour elle-même. L'amour qu'elle porte à sa famille, insolent et absolu, la dépossède d'elle-même jusqu'à l'épuisement.

    "Plus de famille. Plus de travail. Plus de maison […] On démembrait cette famille, on la dispersait morceau par morceau vers autant de destins séparés."

    Une quête de sauvetage démesurée qui la submerge, éprouve son corps entier mais à laquelle elle ne renonce jamais, déterminée, combattante impavide et fascinante. Face aux obligations, à la culpabilité et au devoir de protection qu'elle s'impose, elle construit une existence sans rêves et sans projets ("j'avais une amnésie pour l'avenir").

    De cette force admirable, le lecteur perçoit la souffrance, entend la révolte et l'amour, l'agitation et les tourments de l'adolescence, l'apprentissage d'une vie. Il est au cœur de la spirale infernale qui entraîne vers le gouffre, éprouvé à son tour, mais l'écriture accordée au combat, ne dérape jamais, conserve l’exacte distance pour contenir l'émotion. A la fois rude et délicate, toujours sobre. Intelligente et précise.

    Assurément, à travers cette histoire familiale terrifiante et révoltante, c'est un peu la mythologie des Trente Glorieuses et de l'histoire consensuelle de la sécurité sociale qui s'effondrent en partie. Les mots de Valentine Goby, affûtés à la douleur de la famille, l'intense tristesse, les images si détaillées à évoquer le contexte à la fois social et intime, pénètrent le lecteur.

    Sans fracas ni longs discours, sans critiquer ni même dénoncer, juste par "un chant d'amour", une réalité insoupçonnée de la mémoire collective a surgi. Eclatante et ineffaçable désormais.

    "Jamais ne s'oublient / Les instants d'amour/ Le passé nous lie / On se souvient toujours".

    (Lucienne Delyle)

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 09/08/2016