Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Vous le regarderez comme impur

Vous le regarderez comme impur

par Antoine Albertini

résumé

Fumàcciula, un village de montagne coupé du monde dont le nom signifie à la fois « brume » et « orgueil ». Ercole Forcas, un ancien avocat vieillissant, atteint d’un mal incurable, trompe son ennui en y exerçant la charge de juge de paix du canton. Lorsque le Dr Sanviti tambourine à sa porte par un matin d’hiver glacé, le juge ne sait pas que sa vie vient de basculer. Sur un chemin désert, le cadavre d’un vagabond a été découvert, atrocement mutilé par une bête sauvage. Est-ce une nouvelle victime de l’insaisissable sanglier qui s’est attaqué à un troupeau de chèvres puis à un colporteur ? Une bête rendue folle par le froid et la faim, par les coups de feu des chasseurs qui résonnent continuellement dans la vallée ? Forcas et Sanviti vont bientôt découvrir l’étrange pouvoir de la parole : celui de révéler, parfois, les intentions les moins avouables.

Le fauve à face humaine

Le roman d’Antoine Albertini est intrigant. A la fois classique dans sa construction et fidèle au genre policier, il devient étonnant et inédit dans son écriture littéraire, ponctuée d’expressions locales issues d’un patois rural et liés à des personnages éclatants de réalité.

Imprégné d’une atmosphère surannée attirante, il attise notre curiosité et ses dialogues bien vivants, à la fois portés par le naturel et l’humour noir, offrent à la lecture un rythme idéal et au lecteur, beaucoup de plaisir.

Le plus honnestueux village de toute cette île

L’histoire se passe à une époque aujourd’hui révolue mais pas clairement précisée au sein d’un petit village montagnard et isolé, Fumàcciula, qui pourrait être corse. Un juge de paix, “cinquante-six ans et déjà rompu”, nommé Forcas, épaulé par le Dr Sanviti, découvrent le cadavre d’un vagabond, poignardé au cœur et couvert de plaies importantes dont on pourrait penser qu’elles sont la marque d’un animal sauvage.

Un fait-divers qui tombe mal pour le maire Ours-Jean Tempestino, sa renommée et celle de son village. “Quel besoin ils ont, ces pedinùsculi, ces va-nu-pieds, de venir se faire occire à-dessus le territoire d’une commune peuplée d’honnêtes gens ! […] Pas un homicide depuis trois ans et cette guigne pute qui nous tombe à-dessus.”

Malgré un mal qui le ronge de l’intérieur, Forcas mène l’enquête. Secondé par le Dr Sanviti, il approche les villageois, méfiants, silencieux ou rustres ; mais ici chacun est un justicier. Il questionne pourtant et échafaude des hypothèses dans une ambiance progressivement mystérieuse et trouble où le paysage devient lui aussi inquiétant et inconfortable. “Le vent du nord déferlait des cimes, ébouriffait la nature et crevait le toit d’une grange puis filait se faire oublier au fond de la vallée. Dans ses moments de pire fureur, il pouvait encore abattre un arbre en travers de la route principale. ”

Leurs investigations se resserrent au cœur d’un microcosme de plus en plus hostile et corrompu où légendes, superstitions et rumeurs compliquent tout discernement et toute investigation rationnelle mais procurent à la lecture un attrait nouveau et vif. Continu désormais.

Le lecteur, happé par des détails précis et subtils, saisi par des dialogues parfois déroutants et ambivalents, exercé désormais au patois local est empressé de pénétrer dans ces maisons poisseuses pour comprendre ce qui se trame dans ce village relégué aux confins du monde. “Difficile de survivre dans ce coin de montagne où la terre était dure comme la pierre, où le chemin de fer ne passerait jamais et où les seules distractions consistaient dans les tournées d’eau de vie à la taverne de Casasnovas.”

Au fil des pages il apprend à se méfier de tous. Et se souvient, non sans plaisir du Chien des Baskerville et de l’Homme à l’envers.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 05/07/2026