Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Assaut contre la frontière

Assaut contre la frontière

par Leïla Slimani

résumé

« Il me semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Et que celle qui fut à l’origine et au centre de ma trilogie est celle-ci : pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu’est-elle pour moi ? Penser à ça, à la langue arabe, c’est ressentir un mélange de chagrin et de honte, de colère et de frustration. Comment pourrais-je vous raconter, vous faire comprendre que je parle comme une enfant la langue qui devrait être la mienne ? Que je vis avec une langue fantôme comme on parle d’un membre fantôme dont on sent encore la présence bien qu’il ait été amputé. Cette langue, je l’ai cherchée partout. Je l’ai désirée, je l’ai poursuivie, j’ai pu suivre des inconnus dans la rue simplement pour les entendre prononcer ces syllabes familières. Je pourrais aisément reprendre à mon compte les mots de l’écrivaine et peintre libanaise Etel Adnan : “Je me suis retrouvée à la porte de cette langue. Je l’ai érigée en mythe, en une sorte de paradis perdu.” »

Ma langue, mon identité ?

Ce petit livre, né d’une commande de France Culture et en lien avec le Festival d’Avignon, est une aubaine. Intéressant, écrit sans emphase, accessible et vif, il est à partager, invite à la discussion.

Après sa lecture, continue, très fluide, on a le sentiment d’être enrichi et l’envie de transmettre autour de soi les réponses de Leïla Slimani autour de son questionnement, d’abord intime et personnel mais surtout universel. Que sont les frontières et comment notre existence les traversent-elles ?

Bercée dans un univers multilingue, l’auteure relate son enfance au Maroc auprès de parents qui s’expriment en français même si dans la ferme de son grand-père les ouvriers parlent plutôt le chelha, un dialecte berbère, si la langue de sa grand-mère maternelle est l’allemand et si les vacances passées dans une ancienne colonie espagnole, prennent un écho méditerranéen : “on supportait le real Madrid ou le Barça, on mangeait des tapas à la marocaine, on allait acheter notre pain à la panaderia.”

Puis, à l’adolescence, ce paradis multilingue se fracture et la notion de frontières émerge, non seulement entre les langues utilisées mais aussi entre les classes sociales. Un rapport de force s’installe entre la langue française, celle de l’élite, du pouvoir et de la réussite et l’arabe, langue de second ordre, presque inutile. “Je parle comme une enfant la langue qui devrait être mienne.” Parce que ce pays a été colonisé, parce que son grand-père a rencontré une Alsacienne, parce que son père est allé à l’école française, Leïla Slimani, s’interroge aujourd’hui sur sa légitimité à être pleinement marocaine.

A 18 ans, elle arrive en France et comprend alors qu’elle est Arabe. “J’arrivais dans un pays qui était le mien tout en étant étranger.” Pourtant elle oublie les autres langues de son enfance et devient peu à peu étrangère à sa terre natale.

Sans vivre l’exclusion en France grâce notamment à une maîtrise parfaite du français, Leïla Slimani comprend vite que l’étranger est celui qui ne parle pas la langue et que le rêve d’identité multiple transmis par ses parents semble impossible et incompris.

Il existe une hiérarchie des langues d’où cette nécessité d’assaut contre la frontière. Avec les attentats du 11 septembre et la montée de l’islamisme en Occident, la langue arabe a été malmenée, moquée, déconsidérée, moins enseignée. Il faut combattre ces hostilités.

“La langue accueille tous ceux qui la parlent, qui l’aiment, avec un accent, des erreurs parfois, des tâtonnements.”

Aussi, ce qui peut nous rapprocher de l’Autre, défier les frontières et permettre de nous sentir concernés par l’existence de ceux qui nous entourent, c’est peut-être alors la Littérature et les écrivains. Selon Leïla Slimani, la littérature, l’écriture romanesque et la lecture rapprochent les gens et tendent à l’universalisme. “La littérature réhumanise l’Autre, même si l’Autre nous est présenté comme un ennemi […] Elle nous aide à vivre […] Elle accompagne nos doutes, elle les nourrit et nous apprend à nous méfier des certitudes qui isolent et enferment.”

Forcément on a envie d’y croire ! Et de lire. En urgence !

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 09/05/2026