Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Le silence des pères

Le silence des pères

par Rachid Benzine

résumé

Un fils apprend au téléphone le décès de son père. Ils s’étaient éloignés : un malentendu, des drames puis des non-dits, et la distance désormais infranchissable. Maintenant que l’absence a remplacé le silence, le fils revient à Trappes, le quartier de son enfance, pour veiller avec ses soeurs la dépouille du défunt et trier ses affaires. Tandis qu’il débarrasse l’appartement, il découvre une enveloppe épaisse contenant quantité de cassettes audio, chacune datée et portant un nom de lieu. Il en écoute une et entend la voix de son père qui s’adresse à son propre père resté au Maroc. Il y raconte sa vie en France, année après année. Notre narrateur décide alors de partir sur les traces de ce taiseux dont la voix semble comme resurgir du passé. Le nord de la France, les mines de charbon des Trente Glorieuses, les usines d’Aubervilliers et de Besançon, les maraîchages et les camps de harkis en Camargue : le fils entend l’histoire de son père et le sens de ses silences.

Le silence de nos vies dans le tremblement du monde

L’art de la concision et la beauté de l’écriture, épurée, précise, adaptée, offrent à ce court roman de Rachid Benzine, une sincérité et une justesse précieuses. La lecture s’imprègne en douceur et sans démesure, d’une émotion pure, intense et délicate et transmet pudiquement la résonance du silence.

Alors le lecteur bascule dans l’émotion, tout en retenue mais durablement. Ne passez pas à côté de ce moment. Un bienfait instantané à portée de mots.

Amine, pianiste renommé, apprend la mort de son père. Vingt-deux ans qu’ils ne se voyaient plus. Un homme désaccordé. Il retourne alors sur les lieux de son enfance, à Trappes, retrouver ses sœurs et être présent pour le deuil. "Leur deuil n’est pas le mien […] Pour pleurer quelqu’un, il faut l’avoir aimé. Que pour regretter un mort, on doit éprouver plus que des regrets. Que la mort n’annule pas tout."

Volontaire pour vider l’appartement de son père, "Une existence qu’on a jetée dans des sacs plastique." il découvre, par accident, une enveloppe cachée dans le tablier de la baignoire. A l’intérieur des cassettes audio étiquetées par année et noms de villes. Elles contiennent toutes la voix de son père. "Une voix, chaude et profonde, posée, prenant le temps de prononcer distinctement la moindre syllabe. Comme si chaque mot portait en lui toute l’histoire de l’humanité." Elles racontent la vie de son père en France.

" Au fond les enfants ne s’intéressent jamais à ce qu’ont été leurs parents ".

Entrecoupé d’extraits retranscrits de ces enregistrements, le récit prend la forme d’une quête intime à la recherche d’un père. Amine découvre alors les souffrances de l’exil, les conditions de vie des immigrés marocains venus travailler à la mine, "le bagne des houillères", le sacrifice de ces hommes pour les générations à venir et d’autres événements et drames qui, page après page, laissent le narrateur en émoi, dépossédé soudain d’une vérité qui n’en était pas une. "J’ai comme l’étrange sentiment d’avoir été trompé, que mon père était différent, que c’était un autre homme".

Au fil de ses rencontres avec ceux qui ont connu et aimé son père, Amine laisse peu à peu les mots, les paroles se faufiler dans les silences incompris. Et au-delà malentendus, des secrets trop longtemps enfouis il (re)découvre son père (et lui-même) :" il savait écouter les autres et il savait aimer les autres […] Ton père était généreux et serviable".

La transmission est essentielle pour se construire et "Il n’est jamais trop tard pour exhumer les souvenirs, leur sens."

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 14/03/2026